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NEL OLIVER, ARTISTE-MUSICIEN BENINOIS : « Thomas Sankara est un modèle qui devait inspirer beaucoup de chefs d’Etat africains »

Sa voix a parcouru le temps pour ne pas dire des générations. Le succès de certaines de ses chansons portant sur la défense de la liberté telles que « Upheaval », a franchi les frontières de son pays. Invité au Kundé 2018, Nel Oliver,  de son  vrai nom Ahounou  G. F Noël, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a bien voulu nous accorder une interview.  A travers celle-ci, cette icône de la musique béninoise qui a reçu plusieurs distinctions dont des trophées de la paix, nous parle de sa carrière, ses projets, jette un regard critique sur la musique burkinabè, sur l’organisation des 18e Kundé. Né le 17 décembre 1948 à Porto-Novo, cet auteur, compositeur, arrangeur, directeur artistique et producteur a plus de 50 ans de scène. Cet ingénieur du son qui dit adorer le peuple burkinabè s’est également prononcé sur des sujets d’ordre politique et sécuritaire. Lisez plutôt !

 

Evasion : Que devient Nel Oliver ?

 

Nel Oliver : Nel Oliver reste toujours un artiste qui travaille beaucoup, produit aussi un certain nombre d’artistes mais qui depuis quelques années, s’occupe beaucoup plus de sa propre carrière. J’ai un studio d’enregistrement à Cotonou, une structure de production, d’édition et de distribution. Autant d’activités qui m’occupent énormément, mais Nel Oliver reste toujours un artiste de scène qui travaille avec ses musiciens. J’ai une formation de 10 musiciens et nous donnons des concerts, etc.

 

Quel souvenir gardez-vous de votre dernier passage au Burkina ?

 

De bons souvenirs, je me souviens de l’époque où « Wadjo » ou « Upheaval » que certains appellent l’Apartheid marchaient très bien ici. J’ai eu des contacts excellents avec le public burkinabè et cela reste très nostalgique dans ma tête.

 

Avez-vous des attaches particulières au Burkina?

 

J’ai beaucoup d’amis ici avec lesquels je suis en contact, on s’appelle, on discute, ça fait partie des raisons pour lesquelles j’ai été invité à la 18e édition des Kundé. Je n’ai jamais coupé les ponts avec le Burkina.

 

Justement, comment avez-vous accueilli votre invitation au Kundé?

 

Ce fut avec beaucoup de joie ; quand nous avons eu l’information, mon épouse est entrée en contact avec Jah Press et mon correspondant ici, Germain Zinsou, faisait aussi les liaisons et tout s’est très bien passé.

 

Quelle appréciation faites-vous des Kundé?

 

Pour moi, c’est d’abord une valorisation de la culture africaine. Les Kundé visent non seulement à promouvoir la culture burkinabè mais aussi la culture africaine. Cette initiative est magistralement pilotée par Jah Press (Ndlr Salfo Soré) qui, depuis 18 ans, montre quand même un certain sérieux, une certaine rigueur dans l’organisation. Tous les artistes qui ont pris part aux différentes éditions des Kundé, ont fait bonne presse de cet événement. Je pense que Jah Press a acquis aujourd’hui une certaine maturité et fort heureusement, il est très bien compris par le public burkinabè mais aussi par les autorités du pays qui l’accompagnent.

 

Un mot sur l’ambiance de la soirée?

 

La soirée était vraiment extraordinaire, c’était chaud. Ce que je garde comme un très grand souvenir, c’est la participation de la Première dame à la soirée, la voir se lever et danser. La culture, c’est quelque chose de spontané qui vous anime et vous avez l’obligation de l’exprimer. Et hier, j’étais extrêmement honoré et touché du soutien de la Première dame non seulement à l’organisation, puisqu’elle est la marraine de cet événement mais aussi de son implication qui a montré que la musique est quelque chose d’universel j’étais heureux et j’ai énormément apprécié son implication.

 

Avez-vous des suggestions à faire au Commissariat général des Kundé pour améliorer davantage cet événement?

 

Les suggestions, ça ne manque pas. Il y a eu quelques ratés surtout au niveau de la climatisation mais comme on le dit, Paris ne s’est pas construit en un seul jour, surtout que les Kundé se tenaient pour la première fois au Palais des sports de Ouaga 2000. Je pense que les ambitions de Jah Press visent à faire des Kundé une manifestation culturelle de grande envergure pour l’Afrique mais ici au Burkina. On sait combien le peuple burkinabè est attaché à sa culture, combien les autorités d’ici sont attachées à la culture. Et elles font bien de soutenir les Kundé.

 

Vous avez dédié votre Kundé d’honneur à certains leaders africains dont Thomas Sankara. Est-ce à dire que le père de la révolution burkinabè vous a marqué positivement?

 

Quand on prononce le nom de ce grand homme, parce que Thomas Sankara était un  grand homme, on sent le sens de la responsabilité. C’était une personne qui avait une grande vision pour le peuple burkinabè mais aussi pour le peuple africain. C’est un modèle qui devait inspirer beaucoup de chefs d’Etat africains. Thomas Sankara reste pour moi une vision, une confiance que le peuple a eue en le voyant venir au pouvoir parce que sous sa gouvernance, on s’est senti responsable de notre destin et c’est ce que je ressens toujours quand j’entends le nom Sankara. C’était un homme qui avait beaucoup d’ambitions pour son pays.

 

Quel regard portez-vous sur la musique burkinabè?

 

La musique burkinabè a énormément évolué et continuera de l’être, parce que je crois aux valeurs que le Burkina attache à sa culture mais aussi à sa musique. A titre d’exemple, Kundé est le nom d’un instrument de musique burkinabè ; cela veut dire que nous sommes conscients que la culture est notre première richesse.

 

« La musique burkinabè évolue et mérite d’être soutenue davantage »

 

La musique burkinabè évolue et mérite d’être soutenue davantage. Il y a de très grands talents que j’ai pu découvrir lors de la soirée des Kundé. Il faut tout mettre en œuvre pour la promotion des artistes burkinabè, pour qu’il y ait une certaine qualité de la promotion de la musique burkinabè. Cela est d’autant plus nécessaire que nous sommes dans un contexte de mondialisation où la musique circule dans des milieux où il y a des normes à respecter. Et si ces normes sont respectées par rapport à ce que nous avons de culturellement fort et encore vierge, nous pourrons conquérir tous les grands marchés. Je pense que les autorités burkinabè gagneraient à mobiliser de gros moyens pour promouvoir la musique et par ricochet, la culture afin que les artistes puissent jouer les rôles qui sont les leurs. Notamment en faisant de la musique un facteur de développement économique parce qu’on peut exporter la musique et elle peut apporter des devises au pays.

 

Avez-vous des projets avec certains artistes burkinabè?

 

Il y a des projets qui sont en train de se mûrir parce que Nel Oliver a envie de s’ouvrir davantage aux artistes africains et plus particulièrement aux artistes burkinabè. Cela, parce qu’il y en a déjà par le biais de certaines connexions, qui souhaitent  faire des featuring et même des productions à Cotonou où nous avons un studio numérique haut de gamme.

 

On sait que vous avez lutté contre l’Apartheid à travers certaines de vos chansons, notamment « Upheaval ». Quelle appréciation faites-vous de la gestion de l’Afrique du Sud par l’ANC depuis près de deux décennies?

 

C’est ce qui causait problème depuis le début. Lorsqu’il y a une minorité qui veut s’imposer à une majorité noire, il y a naturellement des frictions. On a vu le combat qui a été mené et avec l’implication d’un certain nombre d’artistes,  on est arrivé à bout de cet Apartheid. Quand j’ai réalisé la chanson « Upheaval », elle fut interdite en Afrique du Sud. Parce que le clip vidéo montrait les atrocités qui s’y passaient. Mais dans les pays africains où ce clip a été diffusé, il y a eu des émeutes parce que les gens ne pouvaient pas comprendre qu’il y ait autant d’injustices dans un pays. Donc, nous sommes fier d’avoir contribué à mettre fin à l’Apartheid et à faire libérer Nelson Mandela qui a exercé le pouvoir en grand démocrate et a quitté les affaires en grand humaniste. Il est très important que l’Afrique du Sud continue à montrer aujourd’hui que nous ne sommes pas des revanchards, qu’on est certes, différent de couleur de peau, de religion, d’opinion publique mais, que nous devons lutter ensemble pour bâtir ce continent. Je pense qu’au-delà de l’Afrique du Sud, il est temps que nos dirigeants prennent conscience que nous avons le devoir d’œuvrer pour le bonheur des peuples africains.

 

Deux décennies après l’Apartheid, beaucoup sont déçus de la gestion politique de l’Afrique du Sud par l’ANC parce qu’ils estiment que les successeurs de Mandela n’ont pas réussi à chausser les bottes de ce dernier. Est-ce votre cas?

 

C’est le mal de l’être humain. On peut avoir une volonté d’un idéal mais en même temps, il y a l’être humain qui, dans sa quête de pouvoir, d’enrichissement, peut observer des pratiques qui ne sont pas très acceptables. Il y a des gens qui se sont enrichis de manière illicite sur le dos du peuple et cela se passe malheureusement dans beaucoup de pays. Il faudrait que nos dirigeants politiques d’aujourd’hui prennent conscience que le continent africain a besoin de dirigeants qui ont une vision positive quant au développement et au bien-être des populations. Ils ont des traitements importants et il faudrait qu’ils fassent en sorte qu’il y ait moins de corruption, de détournement, moins de gaspillage, parce qu’il y a beaucoup de gaspillage alors que le peuple africain souffre. On a besoin de mettre plus de moyens pour le bonheur des peuples africains.

L’une des figures emblématiques de la lutte contre l’Apartheid, en l’occurrence Winnie Mandela,  s’est  éteinte. Un hommage national lui a été rendu.

 

Quelle lecture faites-vous de cet acte?

 

C’est à nous d’honorer nos grands hommes quand ils partent. C’est à nous de montrer la valeur que nous accordons à ceux qui ont milité pour la liberté des peuples. Donc, ce ne sont pas les Occidentaux qui viendront le faire pour nous. C’est à nous de montrer les genres de valeurs auxquels nous sommes attachés et tout ce que nous faisons pour montrer aux autres que ces valeurs sont nos convictions et que nous voulons qu’ils voient les choses sous cet angle là. Winnie Mandela a mené le combat aux côtés de Nelson Mandela et quand ce dernier a été emprisonné, elle l’a continué et après, elle a poursuivi d’autres combats. L’homme parfait n’existe pas mais quand on a un idéal pour lequel on se bat, il faut aller jusqu’au bout du combat et c’est le cas de Winnie Mandela. Et je pense que l’Afrique du Sud lui a rendu des hommages qu’elle méritait.

 

Aviez-vous des rapports privilégiés avec la défunte mère nationale comme on l’appelait affectueusement?

 

Non pas du tout, parce que les rares fois où j’ai essayé d’entrer en contact avec le couple Mandela du vivant de Nelson Mandela, ça n’a pas abouti à cause des aléas politiques. Voilà quelque chose sur laquelle je voudrais m’étendre. Nous sommes tous des citoyens de nos pays respectifs et nous menons des combats à différentes étapes et le devoir de l’Etat, c’est de s’approprier le combat des uns et des autres quand ces combats visent une certaine élévation humaine en Afrique. Tout le combat que j’ai mené et soutenu par mon peuple, j’ai eu l’impression que mon gouvernement ne s’en est pas approprié. Parce que « Upheaval » a été une chanson mondialement reconnue et qui visait à dénoncer l’Apartheid en Afrique du Sud mais surtout à conscientiser les gens sur certaines injustices qui s’opéraient. C’était mon Etat qui devrait porter cet intérêt pour que les autorités d’Afrique du Sud sous Mandela, puissent savoir qu’un digne fils du Bénin a milité et œuvré pour la libération de Nelson Mandela mais surtout pour la fin de l’Apartheid.

 

On constate que les pays africains font de plus en plus face à l’extrémisme violent. Selon vous, à qui la faute?

 

C’est un fléau mais je ne pense pas que les attentats, les explosions de bombes par-ci par-là qui font des centaines de morts, nous amèneront à trouver des solutions aux problèmes qui sont posés en Afrique. Sur le continent noir, les gens ont besoin de liberté, de bien-être et de vivre- ensemble. Je ne vois pas un peuple qui, au lieu de s’accrocher à son bien-être, de s’occuper de sa famille et de vivre en paix, passerait son temps à vouloir faire exploser les autres. Si cela arrive, c’est parce qu’en Afrique, nous n’avons pas pris suffisamment conscience que nous avons des responsabilités vis-à-vis de notre continent. Si nous voulons que ce continent soit un havre de paix, nous devons réfléchir autrement. Les Occidentaux ont atteint un niveau où ils ont des bombes nucléaires, donc, les forces sont équilibrées.  Par conséquent, ils ne peuvent pas se taper dessus.  Donc, le continent africain devient le terrain où ils ont un gâteau à partager. Donc, finalement, la politique, on la connaît, c’est diviser pour mieux régner. Et on va peut-être subir ces atrocités encore pendant longtemps tant que nos dirigeants ne vont pas prendre conscience que c’est à nous de prendre la responsabilité de faire de l’Afrique un havre de paix. Si nous ne le faisons pas, nous allons continuer pendant des décennies à nous faire manipuler, à se taper dedans. Or, cela ne nous profite pas mais plutôt aux autres. Il est temps de prendre conscience que cette situation n’a que trop duré, qu’il est inutile de continuer à tuer des pauvres innocents, qu’on cesse de dépenser dans les bombes.

 

En quoi cela profite-t-il aux autres?

 

J’ai dit plus haut que les Occidentaux ne peuvent pas se taper dessus parce qu’ils ont des bombes nucléaires. Donc, c’est à nous les pauvres qu’ils imposent leur dictat. Pour changer les choses, il faut avoir le pouvoir, même si c’est un semblant de pouvoir. Un dirigeant a le pouvoir de décider de l’orientation d’un idéal qu’il veut pour son peuple. Il va certainement composer avec les puissances occidentales mais, il doit défendre le bien-être de son peuple.

 

« Nous avons l’obligation de libérer le continent africain du joug des Occidentaux »

 

Et tant que vous jouez le jeu, ça se passera bien mais il faut jouer le jeu pendant un certain temps en prenant conscience que nous avons l’obligation de libérer le continent africain du joug les Occidentaux. Nous devons travailler comme ces Occidentaux le font, c’est-à-dire se retrouver et prendre certaines décisions au profit des peuples. Chaque pays a ses règles certes, mais nous devons être capables de prendre de grandes décisions pour le bonheur de nos peuples et la liberté d’expression parce que c’est dans la liberté d’expression qu’on pourra bien échanger. Il faut enraciner la démocratie en Afrique parce qu’elle nous permettra d’être dans un continent de gens réfléchis, capables de respecter les différentes opinions politiques, religieuses, etc. Et c’est ce qui nous permettra d’avancer car celui qui n’accepte pas les critiques, n’est pas prêt d’avancer.

 

Quelles conséquences ce nouveau fléau peut-il avoir sur les activités des musiciens et sur la culture en général?  

 

Quand vous êtes en plein concert et qu’on vous balance une bombe dedans, vous voyez ce que ça fait? Non seulement, il y aura des morts mais les gens seront terrorisés à vie avec comme conséquence, la peur d’aller à un concert.  Je pense que ceux qui font ces genres de pratiques devraient les arrêter, parce que ce sont de pauvres innocents qu’ils tuent. Est-ce que la tuerie change les problèmes qu’on vit ? La réponse est non. La psychose que le terrorisme a créée fait que certains ont peur d’aller à des concerts, d’aller dans des endroits de grand regroupement. Et cela, on le voit aussi bien en Europe qu’ici même. Cela doit changer car ce ne sont pas les attentats et autres actes terroristes qui vont développer l’Afrique.

 

Que pensez-vous de ces chefs d’Etat africains qui modifient les Constitutions de leurs pays pour rester plus longtemps au pouvoir?

 

C’est le propre de l’homme, depuis toujours, ça a toujours suscité des débats. Quand on est au pouvoir, on n’a pas envie de le laisser. Je pense que ceux qui respectent l’esprit et la lettre de la Constitution de leur pays, jouent le jeu de la démocratie. Je pense que ça ne sert à rien de s’accaparer le pouvoir de manière indéterminée. Il faut jouer le jeu de la démocratie en respectant les Constitutions de nos pays. Il y a tellement d’hommes intelligents en Afrique qu’il ne faut pas cultiver le culte de l’indispensabilité. Il faut qu’il y ait une rotation. C’est à travers cette rotation dans l’exercice du pouvoir qu’on peut faire le bonheur du peuple, que les gens peuvent s’exprimer sans craindre d’avoir un gourdin sur la tête.

 

Quelle appréciation faites-vous de la gouvernance de Talon ?

 

Le président Patrice Talon est arrivé au pouvoir il y a seulement deux ans. Moi, je suis démocrate, il a encore la possibilité d’exercer son mandat jusqu’à 3 ans. Et si on doit le sanctionner, c’est au bout de 5 ans, heureusement qu’il y a des élections pour cela. Donc, il ne m’appartient pas de le juger. Je peux dire des choses que je ressens dans mon secteur d’activité et qui n’ont pas encore décollé. Mais, je pense qu’il y a des ambitions de nos autorités politiques de prendre en compte la culture. Nous sommes là et nous veillerons à ce que ce qui nous revient de droit, nous soit attribué et qu’on fasse en sorte que la culture soit l’une des priorités du régime Talon.

 

Y a-t-il autre chose que vous aimeriez ajouter?

 

Je voudrais dire que je suis heureux d’être ici au Burkina. J’aime le Burkina, j’adore le peuple burkinabè. J’ai été frappé par la chaleur dès ma descente d’avion. C’est dire qu’il y a même un problème naturel qui se pose et je pense qu’on n’a plus besoin de bombe, il faut travailler à protéger notre planète, réparer les erreurs qu’on a commises et qui créent ces désagréments. Il faut mettre l’argent et l’énergie autour de cela, car c’est un problème sérieux. Parce qu’à ce rythme, il y aura des zones où il sera difficile de vivre. Je voudrais dire merci à l’ensemble du peuple burkinabè qui m’a soutenu durant des décennies et qui m’a témoigné encore lors de la soirée des Kundé, son soutien et son admiration pour ce que je fais.

 

Interview réalisée par Dabadi ZOUMBARA

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