Légende vivante de la musique mandingue, Nahawa Doumbia, originaire de Bougouni au Mali, écume les prestigieuses scènes du monde depuis plus de 44 ans. Cette voix emblématique a séjourné au Burkina Faso, les 6 et 7 février derniers, pour deux concerts à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, ainsi que pour un hommage au capitaine Thomas Sankara. A travers cette interview exclusive qu’elle a bien voulu nous accorder malgré son carnet d’audience très chargé, l’artiste nous plonge dans sa triste enfance, son parcours, sa première rencontre avec le Père de la révolution burkinabè, à qui elle dit être venue rendre un hommage. Elle revient également sur les souvenirs de ses différentes sorties à travers les quatre coins du monde, nous parle de sa fille unique qui n’est autre que la star de la musique Doussou Bagayoko, jette un regard critique sur l’évolution de la musique malienne, aborde sans détour d’autres sujets croustillants et lève le voile sur cette affaire de Djinns. Lisez plutôt.

Evasion : Comment allez-vous ?
Nahawa Doumbia : Je vais très bien. Je rends grâce à Dieu.
Vous étiez à Ouagadougou, en 1986, sur invitation du capitaine Thomas Sankara. Quelles sont vos impressions de vous y retrouver ?
Merci pour votre approche. Tout d’abord, je salue le peuple burkinabè. Effectivement, en 1986, j’étais à Ouaga ici avec dix vedettes, parmi lesquelles il y avait Miryam Makeba, Tshala Muana, Nayanka Bell, Asabia Cropper du Ghana,… Nous avons fait le 4-Août avec le capitaine Thomas Sankara. Après cela, je suis revenue à Ouagadougou plusieurs fois. Blaise Compaoré m’a fait venir ici lors d’une édition du SIAO ; Bonkoungou et l’ex- Premier Tertius Zongo m’ont également invitée. En tout cas, ça fait longtemps que je ne suis plus revenue jouer à Ouagadougou, mais je viens régulièrement à Bobo-Dioulasso pour des concerts. Je retiens de beaux souvenirs quand je viens au Burkina Faso. Lors de la sortie de mon album « Kabako », j’ai fait deux concerts à guichet fermé la même nuit à Bobo-Dioulasso. Et après le second concert de la même nuit, il y avait toujours du monde dehors et les gens me suppliaient de faire un troisième show, ne serait-ce que juste deux chansons.
Quel est le but de ce présent séjour à Ouagadougou ?
Je suis au Burkina pour rendre un hommage au président Thomas Sankara et pour un concert à Ouagadougou et un autre à Bobo-Dioulasso.
Déjà, en 1982, vous réalisez trois albums à succès, la même année, et pourtant, vous n’êtes pas issue d’une famille griotte comme la plupart des vedettes de la musique malienne. Qu’est-ce qui justifie cela ?
D’abord, je suis venue à la musique par passion. Ensuite, il y avait la biennale de la jeunesse, organisée par le gouvernement malien ; à ce moment, j’étais très petite, on m’a proposé de chanter, mais le jury a dit que j’étais toujours une enfant et que je ne pouvais pas y participer ; c’était en 1966. Et c’est en 1974 que j’ai été présentée à cette biennale et j’ai décroché le prix. Et les couronnements se sont enchaînés, en 1976, en 1978 et 1980. Alors, ils ont envoyé ma chanson au prix découverte RFI et j’ai été la lauréate. C’est ainsi que les pays voisins ont commencé à me découvrir.
Quelles sont vos origines exactement ?
(Eclat de rire) … Je suis de Manakoro dans le cercle de Bougouni. Je suis née à Mafené et pour aller chez moi, il faut d’abord parcourir trois kilomètres sur le territoire ivoirien, et après, il faut virer pour aller vers la Guinée avant de rejoindre le terroir malien ; je viens de là. Ma mère est originaire de Manakoro.
Pour avoir perdu votre maman alors que vous étiez bébé, cela ne vous a-t-il pas littéralement affectée ?
Bien sûr que oui. Quand j’étais bébé, pour me nourrir,
ça n’a pas été du tout facile ; un véritable mystère. Ma grand-mère qui était très vieille, est venue me chercher, elle n’avait pas de lait dans ses seins. Les villageois ont remis une vache pour me nourrir et malheureusement, cette vache est tombée dans un puits et est morte. Ensuite, mes oncles ont donné une deuxième vache et cette seconde vache qui se trouvait sous un manguier pendant une pluie a été abattue par la foudre. Finalement, ce sont les femmes du village qui m’ont nourrie à leurs seins. Et finalement, c’est un oncle militaire qui a acheté le biberon, le lait et des compléments alimentaires pour me nourrir. Et par miracle, ma grand-mère a eu du lait dans son sein ; c’est l’œuvre de Dieu.
Tous vos albums ont connu des succès internationaux. Quel est votre secret ?
Il n’y a pas de secret. Ma famille ne voulait pas que je chante, mais je me cachais pour chanter. C’est ma grand-mère qui m’a soutenue dans ma vocation. Les oncles m’ont enlevée de l’école pour aller apprendre le coran. Vous êtes le deuxième journaliste à qui je vais dire ceci : « Dans la maison de mon père, il y a des Djins, et je dois y entrer pour chanter. Et cela a été choisi par eux car ils disent que même si quelqu’un d’autre a une belle voix, s’il décide de chanter, il va perdre sa voix, sauf moi seule ». J’ai toujours refusé de faire cette révélation aux journalistes, c’est la deuxième fois que je parle de ça.
Pourquoi la majeure partie de vos chansons font-elles pleurer ceux qui les écoutent ?
Pour avoir vécu une enfance très difficile, je compose très facilement les chansons très tristes. Quand on prend l’exemple de la chanson « Gnamatoutou » et bien d’autres, je les ai composées très facilement. Généralement, je demande à ceux qui ont les moyens, d’avoir pitié de ceux qui n’en n’ont pas. Dans la vie, il faut toujours se soucier de comment tu vas finir ta vie, quelle que soit ta richesse. Un pauvre peut terminer riche.
Votre art vous a-t-il nourrie ?
Oui, bien sûr. Moi, je ne fais pas des bêtises pour me nourrir. Quand nous avons commencé notre carrière, il n’y avait pas l’argent dans la musique chez nous au Mali à cette époque-là. Si je prends l’exemple de mes participations aux différentes éditions des biennales de la jeunesse, ce sont mes proches qui me donnaient l’argent pour mon transport. Mais c’est par la suite que j’ai commencé à avoir l’argent dans les tournées européennes.
Quels sont les souvenirs qui vous ont le plus marquée lors de vos différentes tournées à travers le monde ?
En tout cas, j’ai beaucoup tourné dans le monde. Je me suis produite presque partout en Afrique, aux USA, en Malaisie, partout en Europe et en Asie.
Je dis merci à Dieu car toutes mes tournées ont connu des succès. De toute ma carrière, je n’ai eu aucun problème avec mon public.
Est-ce que vous n’influencez pas souvent sur certaines chansons de votre fille Doussou Bagayoko qui est également une super star ?
Il faut mentionner que c’est ma fille unique. Elle est instruite et compose ses propres chansons. Elle écrit ses textes mais je lui donne souvent certaines chansons qu’elle modifie à sa manière, selon ses inspirations.
Est-elle sur le point de vous succéder dans la gloire ?
C’est une question que certains journalistes me posent, mais elle suit son propre chemin et gère sa carrière à sa manière. Ma fille Doussou a dit qu’elle ne peut pas me battre dans la musique.
Quelle est votre regard sur l’évolution de la musique malienne ?
Les jeunes se débrouillent comme ils le peuvent, mais eux, ils font les éloges des gens, alors que nous relatons des faits de société comme l’éducation des enfants, la vie au foyer. Nous critiquons certaines situations et proposons des pistes de solutions. Les jeunes ne sont pas dans cette dynamique.
Qu’avez-vous à dire pour conclure ?
Merci à vous, merci au peuple burkinabè.
Propos recueillis et transcrits par Aboubakar Kéré KERSON
